Photo: Giang Huy

Niché au cœur de la province de Bắc Ninh, le long de la rive sud du fleuve Duống, le village de Đông Hồ incarne l'un des piliers les plus significatifs de l'art populaire vietnamien. Bien plus qu'une simple expression esthétique rurale, l'estampe de Đông Hồ constitue une chronique sociologique, historique et philosophique du delta du fleuve Rouge.

Ce rapport d'expertise examine les composantes techniques, sémiotiques et logistiques de cet artisanat séculaire, aujourd'hui engagé dans un processus de préservation patrimoniale face à la modernité.

1. L'Analyse technique : L'écosystème des matériaux organiques

La valeur fondamentale de l'estampe de Đông Hồ repose sur son autonomie matérielle vis-à-vis de l'industrie moderne. Chaque œuvre est le produit d'une alchimie complexe entre la flore et la géologie locales.

Étapes de la création d'une peinture de Dong Ho sur papier Diep. Photo: Quang Huy

Le support : Le papier Điệp et l'ingénierie de la nacre

La base de l'œuvre est le papier dó, obtenu à partir de l'écorce interne du Rhamnoneuron balansae. Ce support est traité par l'application d'un enduit appelé điệp, composé de coquilles de nacre pilées et de colle de riz gluant. Appliqué à l'aide d'une brosse en écorce de pin (thâu kén), cet enduit confère au papier une texture granuleuse et une épaisseur protectrice. De plus, il offre une réflectivité unique sous la lumière naturelle grâce aux micro-cristaux de nacre, tout en garantissant une durabilité exceptionnelle face à l'humidité, un atout essentiel pour le climat tropical du Nord.


Photo: Ngọc Thành - Thanh Lam

La palette chromatique : Une charte strictement naturelle

Les artisans excluent tout pigment synthétique. Les couleurs sont extraites d'éléments bruts de manière rigoureuse. Le noir profond (màu đen) provient de la suie de feuilles de bambou brûlées, offrant une matité absolue. Le rouge brique (màu đỏ) est obtenu à partir de pierres de latérite pilées (vàng son). Le jaune lumineux (màu vàng) est extrait des fleurs séchées de sophora (hoa hòe), tandis que le vert émeraude (màu xanh) est issu des feuilles de cajeput ou de la sève de l'indigo.

 

2. La Sémiotique des œuvres : Décryptage des motifs majeurs

L'iconographie de Đông Hồ fonctionne comme un système de codes partagés par la communauté rurale, exprimant des critiques politiques dissimulées ou des aspirations cosmologiques.

Tranh Đám cưới chuột. Ảnh: Tư liệu
La satire politique : "Le Mariage des Rats" (Đám cưới chuột)

Cette estampe est un chef-d'œuvre de la communication visuelle sous l'ère féodale. Elle met en scène une procession de rongeurs contraints d'offrir des présents (poissons, oiseaux) à un chat massif pour obtenir l'autorisation de célébrer un mariage. L'œuvre utilise la métaphore animalière pour dénoncer la corruption systémique des élites et la résilience des classes populaires face aux abus de pouvoir.

Các ván in màu và nét của bức Đàn lợn âm dương. Ảnh: Cục di sản văn hóa

Estampes sur bois représentant le « Troupeau de porcs Yin-Yang », en couleurs et en contours. Photo : Département du patrimoine culturel.

L'harmonie agricole : "Le Porc aux cercles de Yin-Yang" 

Le porc, représenté gras et serein, symbolise la sécurité alimentaire et la prospérité dans le monde paysan. L'grafting des motifs du Yin et du Yang sur son flanc transcende la simple scène d'élevage pour inscrire l'animal, et par extension l'agriculture tout entière, dans l'ordre harmonique et l'équilibre de l'univers.

3. Guide de terrain : Protocole de visite à Bắc Ninh

Pour les professionnels du tourisme et les voyageurs culturels, l'analyse du terrain est essentielle pour appréhender la réalité économique actuelle de ce pôle artisanal.

Positionnement géographique et accès

Le village se situe dans la commune de Song Hồ, au sein du district de Thuận Thành, dans la province de Bắc Ninh. Localisé à environ 35 kilomètres à l'est de Hanoï, le trajet s'effectue en une heure via la route nationale 5 puis la route provinciale 280. Une durée d'observation de trois à quatre heures est recommandée pour une étude complète in situ.


Centre de préservation de la peinture populaire de Dong Ho. Photo: Vietnamnet

Le circuit d'étude et ateliers pratiques

Le parcours débute logiquement au Centre de Conservation des Peintures de Đông Hồ. Ce complexe moderne abrite les archives du village et une collection inestimable de blocs d'impression en bois de poirier sauvage (gỗ thị), dont certains datent du XIXe siècle. C'est l'étape cruciale pour comprendre la technique de la xylographie, où chaque couleur nécessite une planche gravée distincte.


Le hall principal du centre. Photo : Vietnamnet

La visite se poursuit au cœur des ateliers des maîtres artisans (nghệ nhân). Les structures familiales de l'artisan d'élite Nguyễn Đăng Chế et de la lignée de feu Nguyễn Hữu Sam constituent les derniers bastions de production authentique. Ces espaces permettent d'observer le geste technique précis : l'application de la couleur au tampon et le pressage manuel de la feuille sur le bois. Les ateliers proposent également une phase d'initiation où le visiteur réalise lui-même son estampe, permettant de mesurer la précision requise pour l'alignement des couleurs successives, le noir étant appliqué lors de l'étape finale pour sceller les contours (dập nét).


Photo: Vietnamnet

Indicateurs de saisonnalité

La période s'étendant de décembre à février, juste en amont du Tết, offre la plus forte densité d'activité. C'est le moment idéal où les cours intérieures sont drapées de milliers de papiers colorés mis à sécher à l'air libre, sous des conditions climatiques clémentes marquées par des températures moyennes de 22°C et une faible pluviométrie.

4. Diagnostic patrimonial et perspectives

Le village de Đông Hồ a subi une mutation économique majeure, une grande partie des foyers s'étant reconvertie dans la production d'objets votifs en papier (vàng mã). Néanmoins, l'inscription de l'art de Đông Hồ sur la liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente a permis de redynamiser les structures éducatives locales. La viabilité de ce pôle culturel repose désormais sur un modèle de tourisme éducatif et scientifique, garantissant la rentabilité des ateliers authentiques face à la production de masse.